Le Conflit des Horizons

Le Conflit des Horizons

par Maxime MauryProfesseur affilié à Toulouse Business School – Ancien directeur régional de la Banque de France

«  Le triomphe des démagogues est passager, mais leurs ruines sont éternelles. » ( Charles Péguy)

 

Le gouverneur de la Banque d’Angleterre,

Mark Carney, évoque le « conflit tragique des horizons ».

Dans nos sociétés polarisées sur l’immédiat par des médias en quête de buzz et des politiques en quête de réélection, le long terme n’intéresse personne. Or c’est bien pourtant dans l’investissement du temps long que se joue l’avenir. Mais cet investissement nécessite de redécouvrir le sens de l’effort collectif, ainsi que la compréhension profonde des données qui déterminent les perspectives et conditionnent les choix.

Voulez-vous abolir toutes les contraintes sanitaires ? Et en prime annuler la dette ? Rien de plus facile, vous trouverez des partis politiques qui vous le proposeront.

La démagogie, l’approximation et le mépris des données scientifiques ont aujourd’hui pignons sur rue.

La gestion de quelques sujets vitaux illustre ce « conflit des horizons ». Prenons trois exemples :

  • L’épidémie qui n’est plus vraiment une « pandémie » puisque les pays d’Asie et du Pacifique s’en sont sortis par la stratégie « Zéro Covid »;
  • La dette qu’il ne faut surtout pas annuler mais mutualiser à l’échelle européenne;
  • La croissance, le changement climatique et la montée des inégalités qui nécessitent de réviser toutes nos habitudes en sortant du déni et en instaurant de nouvelles normes internationales.

I) Sur l’épidémie :

Les attentes de court terme poussent les politiques à multiplier les effets d’annonce toujours démentis ultérieurement par les faits.

Le long terme conduit au contraire à répondre à la seule question que devrait nous dicter le devoir : comment éradiquer le virus ?

Pour essentielle qu’elle soit, la vaccination ne doit pas être la seule réponse comme le soulignent aujourd’hui tous les scientifiques. Car la multiplication des variants rebelles, liée à une circulation virale anormalement élevée ( le double en France de l’Allemagne) créera un échappement au vaccin avant que celui-ci ne puisse s’adapter.

Vaincre l’épidémie c’est donc se donner coûte que coûte un objectif de circulation virale beaucoup plus faible (ainsi revenir à 5000 contaminations/ jour contre 25 000 actuellement) pour pouvoir déployer, complémentairement au vaccin, une stratégie de tests et d’isolement des malades comme l’ont fait avec succès douze pays du bassin Asie-Pacifique.

Les organismes internationaux et les économistes sont maintenant unanimes pour estimer que la stratégie « Zéro Covid » ( cf notre précédente chronique) est beaucoup moins coûteuse que la politique de « stop and go » actuelle.

II) Sur la dette :

Là encore, les faux débats masquent les vrais car les illusions de la démagogie occultent les vrais solutions.

Prôner l’annulation de la dette dans une seule zone monétaire reviendrait à décrédibiliser la monnaie qui la porte et à faire fuir les créanciers. Au contraire, se projeter dans l’avenir en mutualisant les dettes souveraines à l’échelle d’une zone euro fédéralisée permettrait de verrouiller définitivement le risque de crise financière systémique ( cf notre précédente chronique).

De même, travailler la maturité de la dette en en allongeant le terme moyen ( 8 ans actuellement) pour « caper » les taux, est un travail austère et silencieux qui préparerait efficacement l’avenir. Mais il n’est pas politiquement vendeur ! Pas d’effet d’annonce …..

III) Sur la croissance et les inégalités :

Diminuer d’ici à 2030 de moitié les émissions de CO2 observées en 1990 est la condition pour arrêter l’emballement climatique ( cf GIEC). Nous n’avons presque plus de temps !

Nous ne pourrons donc plus compter sur « la croissance » pour endiguer la formidable montée des inégalités provoquée par la pandémie.

Inégalités entre jeunes et vieux, entre riches et pauvres, entre pays du nord de l’Europe et pays du sud, mais aussi entre les pays ayant accès au vaccin et ceux qui ne l’ont pas, enfin inégalités entre les pays dotés d’une grande monnaie ( et pouvant donc faire tourner la planche à billets) et ceux dont la monnaie reste subordonnée…..

A vrai dire, tous ces sujets se relient entre eux dans un « conflit des horizons » où la vision de long terme sert infiniment plus l’intérêt général que les illusions de l’instant. Et où le mensonge et la facilité détruisent irrémédiablement la confiance en hypothéquant l’avenir.

Plutôt que de « vivre avec le virus » ( et de mourir avec), se donner les moyens de l’éradiquer pour sortir de la coûteuse politique du «stop and go » permettrait d’endiguer la machine infernale de la dette et la dangereuse création monétaire qui l’accompagne. Et consolider la dette par une mutualisation européenne des titres souverains maîtriserait le risque inflationniste de l’intervention de la BCE. Elle verrouillerait tout autant celui de crise systémique que nous avons déjà connue en 2010-2011.

De même, comprendre que nous ne pourrons plus compter sur une croissance éternelle pour cause de réchauffement climatique, apercevoir à temps la formidable montée des inégalités suscitée par la pandémie ( dans la société mais aussi entre pays) permettrait d’instaurer avant qu’il ne soit trop tard une fiscalité fédérale européenne anti-carbone et anti-inégalités.

En réalité, derrière tous ces enjeux se cache le véritable combat de notre temps : celui de la démagogie et du populisme contre la démocratie vertueuse, fille de la Raison et de l’esprit du Bien.

Comme la construction des cathédrales, les civilisations sont orientées vers le temps long. Mais la démagogie de l’instant les conduit au chaos.

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