SAUVER L’ECOSYSTEME AERONAUTIQUE POST CRISE SANITAIRE

 

 

La crise sanitaire et économique que nous vivons inspire beaucoup d’articles qui annoncent la fin du capitalisme libéral, qui demandent que le monde d’après soit différent, privilégiant le social et l’écologie, bannissant la mondialisation… Des vœux, des souhaits qui semblent déconnectés de la réalité du monde, de l’Europe et de la France.

La réalité, c’est un monde où le multilatéralisme est en train de disparaître, dans la bataille d’hégémonie que se livrent les Etats-Unis et la Chine. C’est une Europe incapable d’être solidaire comme elle l’a si crument montré, lorsque les premiers cas de covid 19 sont apparus en Italie et en Espagne. Et c’est une France qui, dans son inconscient collectif, avait le meilleur système de santé du monde, et qui se rend compte qu’elle a moins de lits/habitant que beaucoup de pays asiatiques ou européens, et qui est complètement dépendante de l’extérieur, pour toute la supply chain médicale, des masques aux médicaments en passant par l’instrumentation.

La réalité, ce sont des déficits nationaux qui sont en train de se creuser de manière vertigineuse, pour préserver l’emploi des gens et sauver les entreprises à court terme. Il fallait le faire mais ce n’est pas suffisant si nous ne nous donnons pas une méthode et des moyens pour construire un après où notre industrie sortira grandie car c’est elle qui permettra de servir et de faire travailler les citoyens Européens.

Cette indépendance Européenne est indispensable à l’heure où l’Europe ne doit, ne peut plus compter sur le multilatéralisme pour avoir des relations commerciales équilibrées avec ses partenaires historiques et nouveaux et pour orienter le monde, que ce soit en matière de sécurité, d’écologie, de santé ou de partage de l’effort vers les pays en voie de développement, même s’il faut continuer à œuvrer dans ce sens.

Construire l’après doit commencer par la compréhension profonde des processus qui ont abouti à la situation actuelle de dépendance de notre pays et de l’Europe toute entière.

Les Etats européens dont la France ont abandonné leur rôle de visionnaire et de planificateur, pour ne devenir que régulateurs.

Regardons derrière nous, pour voir comment nous en sommes arrivés là.

Le capital des entreprises européennes a progressivement été cédé à des investisseurs, souvent étrangers, anglo-saxons et plus récemment asiatiques, qui privilégient un retour sur leur investissement, de plus en plus court terme, peu regardants des intérêts des parties prenantes qui participent à l’écosystème des entreprises : les salariés, les clients, les fournisseurs et les autorités locales, nationales et européennes. Gérer une entreprise pour lui faire traverser les décennies requiert de la souplesse, du doigté dans le maniement des curseurs qui règlent la vie de l’entreprise : croissance, optimisation du résultat, bien-être des salariés, investissement sur le produit, investissement industriel etc.

La responsabilité sociale et environnementale, le développement durable n’ont que peu de poids vis-à-vis de l’optimisation rapide du résultat, et ceci est d’autant plus vrai que les sociétés sont privées, hors de toute visibilité médiatique, excluant de mon propos les sociétés à capital familial.

Cette recherche de profit a poussé beaucoup de secteurs industriels hors de France, qui souffre, nous le savons tous, de charges sociales et fiscales, incompatibles d’une performance financière acceptable pour un investisseur, et indispensable de toutes manières pour la survie de l’entreprise, loin du maximum court terme possible.

Seuls ont subsisté les secteurs industriels où les compétences et la performance produits se nourrissent d’une longue histoire technique, qui souvent coïncident avec les secteurs dits stratégiques par l’Etat Français. L’aéronautique est une de ces industries.

Le secteur aérien et par voie de conséquence l’industrie aéronautique est un des secteurs les plus touchés par cette crise sanitaire. Les prévisions les moins pessimistes tablent sur un trafic aérien au niveau de 2019, seulement en 2023/2024, les plus pessimistes vers 2030 (1). Ce trafic en berne a et aura un impact moyen terme non seulement sur la production d’avions : Airbus et Boeing ont produit 1600 avions en 2018, 1250 en 2019 du fait de la descente aux enfers de Boeing sur le 737Max et en produiront collectivement probablement aux alentours de 850 en 2020. Le retour à une production supérieure à 1600 avions par an attendra sans doute 2024(2), ou plus tard en fonction du scénario de reprise du trafic aérien. Un trafic déprimé a un impact fort sur l’activité après-vente du secteur, laquelle a un impact majeur sur les marges de l’industrie aéronautique.

Les capitaux vont donc fuir massivement ce secteur, lequel court le risque de rachat à vil prix par des pays prédateurs de nos technologies et savoir-faire, fruits d’une longue historique aéronautique datant en Europe du tout début du 20ème siècle. Les sociétés de moyenne taille (capitalisation de quelques centaines de millions d’€ à 1 milliard d’€) sont particulièrement vulnérables à cette prédation, car rencontrant déjà bien avant la crise du manque d’intérêt ou de l’absence des investisseurs européens au niveau qui convient, alors que souvent elles concentrent des technologies et un savoir-faire indispensables à la construction d’aéronefs.

Comment l’éviter pour l’aéronautique mais aussi pour tous les autres secteurs que l’Europe, Stratège, aura décidé de privilégier. Les Etats et l’Europe ne peuvent pas se substituer massivement aux investisseurs privés. Ils peuvent cependant accompagner la création d’une industrie européenne forte, bien capitalisée par quelques leviers puissants.

L’Europe doit d’abord revoir de fond en comble les règles de concurrence qu’elle s’appliquee. Celles-ci doivent permettre la constitution de champions européens. La concurrence, ce n’est pas l’Europe ! – même s’il reste beaucoup à faire pour harmoniser les systèmes sociaux et fiscaux- La concurrence, c’est les Etats-Unis et la Chine !

L’Europe doit stopper la concurrence d’Etat à Etat pour attirer les entreprises et harmoniser la fiscalité des entreprises et du capital, laquelle doit tendre à fortement imposer les plus-values court terme et être très clémente avec le capital patient.

(1) Etude Archery Strategy Consulting du 9 avril 2020
(2) Etude Baird Aerospace and Defense Market Update April 2020

Enfin, l’Europe doit se doter d’un fonds souverain qui viendra accompagner les investisseurs européens privés pour renforcer le bilan des sociétés de taille moyenne dans les secteurs qui seront jugés stratégiques. En se limitant aux ETI aéronautiques, le besoin se chiffre en milliards d’€. Le fonds de la BPI « Lac d’argent » pourrait être une source d’inspiration, en privilégiant l’association avec des fonds privés européens, plutôt que moyen orientaux et en visant des entreprises de taille moyenne, plutôt que le SBF120.

Vous l’aurez compris, point de salut pour nos industries sans une Europe forte, qui se donne réellement les moyens de soutenir son capital industriel, de manière volontaire et déterminée.

 

Par Yannick ASSOUAD,
Ex Directrice Générale de Latécoère
Co-Présidente du Club Atelier – CEPS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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