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L’espace : quels enjeux pour la france ?

04Mai 2012

Auteurs : CEPS


IDÉES CLÉS

Entre l’amont et l’aval : L’espace, un investissement rentable


Initialement les politiques spatiales se sont exclusivement fondées sur des ambitions de souveraineté, parfois de prestige, mais dans tous les cas aussi motivées par la volonté d’accomplir des avancées scientifiques. Ces raisons restent aujourd’hui présentes, cependant elles sont dorénavant supplantées par les  préoccupations économiques. L’espace est devenu indispensable autant pour les États que pour les citoyens. L’espace n’est plus une politique de prestige ou de luxe dont on pourrait se passer en temps de crise ; ce sont au contraire des avancées devenues indispensables au fonctionnement de nos sociétés. À titre d’exemple, en deux décennies, le système COSPAS-SARSAT a permis de sauver plus de 30 000 vies. Cependant nombre d’applications spatiales restent totalement ignorées du grand public ; il y aurait peut-être intérêt de communiquer davantage sur les divers programmes, à l’instar des actions systématiques de communication engagées par la NASA.  

Un autre sujet doit être évoqué, qui concerne la chaîne de valeur entre l’amont et l’aval. En Europe, la préoccupation se focalise sur l’apport aux usagers, l’important étant d’ouvrir aux meilleurs coûts l’accès aux applications spatiales pour les citoyens. Cette priorité l’emporte souvent sur la préoccupation de renforcer la politique industrielle. Il s’agirait pourtant de prioriser le maintien en France et en Europe de toute la chaîne de valeur de l’espace. En amont, l’Europe dispose d’importantes parts de marché mondial, aussi bien dans les satellites de télécommunication ou autres que dans l’industrie du lancement ; cette réussite doit dorénavant se prolonger en aval, en développant les applications et les services localisés en Europe.

La puissance publique a ici un rôle majeur à jouer, par exemple en garantissant et systématisant l’accès aux données, mais aussi en tant qu’acheteur et facilitateur de la demande de services et d’applications.

Il s’agit donc de développer cette chaîne de valeur entre l’amont et l’aval ; l’investissement en amont prend même tout son sens par l’effet de levier qui existe entre les activités. Les bénéfices de Galileo pour l’économie européenne ont ainsi été évalués à 90 milliards d’euros sur les vingt prochaines années (à rapporter aux 7 milliards d’euros nécessaires pour boucler le programme et mettre en œuvre son exploitation sur la période 2014-2020).

L’importance de ce lien entre l’espace et l’économie semble avoir été bien perçue. Le budget annuel 2012 s’inscrit en hausse de 16 % par rapport au budget 2007, antérieur à la crise financière et économique. Cette hausse s’explique par le lancement du Programme d’investissements d’avenir pour un montant total qui avoisinera 600 millions d’euros.  

Entre indépendance et coopération : L’espace, outil de souveraineté et outil d’une construction européenne

L’indépendance de l’accès à l’espace a été la pierre angulaire de la politique française ; Ariane en est l’aboutissement. La puissance publique a néanmoins su préserver l’autre facette de l’espace : celui de la coopération, au premier rang de laquelle la coopération européenne. Des choix importants sont à venir pour garantir notre accès à l’espace mais ces choix s’effectueront désormais au niveau européen, qui devient de facto notre espace d’indépendance. C’est évidemment aux instances européennes que revient la responsabilité de cette garantie : à l’ESA bien sûr, mais aussi à l’Union Européenne. Il reste à imaginer que cet accès à l’espace soit un jour reconnu comme un service garanti à l’ensemble des États membres et de leurs citoyens.

Cette indépendance européenne s’étend aux technologies critiques. Cela passe par l’utilisation par les acteurs institutionnels, mais aussi commerciaux, européens de l’ensemble des systèmes spatiaux européens. La préférence européenne est donc la clé de cette indépendance. Elle doit s’appliquer à tous les lancements institutionnels mais aussi, dans l’intérêt bien compris des acteurs, aux lancements commerciaux.

Quelle gouvernance européenne ? – Les budgets européen (pris dans son ensemble) et américain s’établissent sur un rapport de 1 à 6. Le rapport suffit à expliquer la nécessité de bannir les duplications de compétences. La montée en puissance de l’Union Européenne dans le secteur, aux côtés de l’ESA et des États membres, est parfaitement souhaitable mais doit s’opérer dans le respect de ce principe. En vertu du traité de Lisbonne, la compétence de l’EU s’inscrit dans une dimension horizontale ; sur l’axe vertical, il s’agit pour elle d’utiliser au premier chef l’ESA puis les États membres. Cette mise en place de la gouvernance européenne est un chantier important, et difficile, comme en témoigne les hésitations de la Commission de s’engager sur GMES.

Derrière cela, il faut redéfinir les règles industrielles. Entre d’un côté la règle du  retour géographique, de l’autre le principe de concurrence, des solutions pragmatiques sont à inventer, qui viseront une meilleure efficacité.

ÉLÉMENTS POUR UNE ANALYSE PROSPECTIVE

N’est-il pas pernicieux de s’évertuer à tirer la recherche par l’économie ? L’inverse ne sera-t-il pas plus naturel et efficient ?
– Dans le prolongement de cette interrogation, quelle place devons-nous défendre au titre de l’exploration spatiale ? À quelles conditions la France, ou peut-être davantage l’Europe, pourront-elles se projeter dans l’avenir à horizon 2040-2050 ? Plus loin, l’espace a-t-il gardé sa part de rêve ?

En matière de recherche, l’espace est présent sur deux versants : d’un point de vue traditionnel, sur la recherche spatiale qui doit être effectivement considérée comme le levier d’une industrie forte ; cependant, un autre point de vue permet de considérer la recherche scientifique permise par les systèmes spatiaux : cela englobe les sciences de l’Univers et de la Terre mais aussi les multiples domaines comme la microgravité ou autre. Par ailleurs, une des clés de succès de l’espace sera la capacité de répondre au défi environnemental et climatique. Le CNES a ainsi lancé des études d’avant-projets pour la mesure des flux de carbone depuis l’espace avec Microcarb pour la mesure du dioxyde de carbone, et Merlin pour la mesure du méthane (ce dernier projet est géré conjointement avec l’Allemagne).

S’agissant de l’exploration, le domaine concentre effectivement toute la part onirique de l’espace. C’est aussi par excellence le domaine où la France et même l’Europe ne peuvent pas développer seules des programmes. Il faut que l’Europe trouve la bonne contribution à ces programmes mondiaux et se concentre sur des compétences-clés : la robotique, l’automatique ou l’énergie ; de ces compétences déclinent des maîtrises essentielles comme celle des rendez-vous coopératifs ou non-coopératifs, les techniques de propulsion, etc.

L’Europe de l’espace avance par à-coups, au fil d’une série de ruptures et d’avancées. Quels « paquets » la France cherchera-t-elle à défendre lors de la prochaine réunion ministérielle de novembre 2012 ? – Parmi les grands sujets sur la table figureront les lanceurs : avec la question de l’exploitation d’Ariane 5 et demain de Vega ; et, plus loin, avec la question du développement du successeur d’Ariane 5 ECA. Ces questions sont fondamentales et ne répondent pas au seul intérêt de la France. Les options choisies définiront la capacité spatiale européenne de demain. Les choix devront être motivés par la demande des marchés institutionnels et commerciaux à dix ans et plus. Néanmoins cette préoccupation ne doit pas occulter l’attention qui doit aussi être portée sur les autres domaines, notamment les satellites dont les satellites météorologiques à orbite basse.

Faut-il conditionner la politique spatiale européenne à des retours économiques ? – L’Europe conditionne sa politique spatiale à des retours économiques. Sans doute le principe du retour géographique a-t-il favorisé ce fait. Mais ce n’est pas le cas ailleurs : ni aux États-Unis, ni en Russie, en Chine ou en Inde. L’Europe a-t-elle raison contre le reste du monde ?

Par ailleurs comment expliquer le différentiel d’investissement entre l’Europe et les États-Unis (un ratio de 1 à 6), alors que l’Europe dispose d’un PIB supérieur à celui des États-Unis ?

Chaque puissance spatiale entretient un rapport particulier avec l’espace : la Chine et l’Inde ont des politiques très différentes. La dernière a notamment développé d’importants programmes sur les services aux populations (en matière de télé-éducation ou de télésanté par exemple) et, par ailleurs, en faveur de l’environnement (aux fins notamment du développement agricole). C’est toute la différence entre une politique de prestige (qui envoie des taïkonautes sur la Lune) et une politique à bas-bruit, davantage orientée sur les besoins d’une population pauvre. Les États-Unis entretiennent pour leur part une politique très orientée sur les besoins institutionnels mais avec des retombées fortes sur les marchés commerciaux (le GPS en est un bon exemple, de même que le marché des satellites de télécommunications). Même les Russes, traditionnellement peu axés sur les applications, cherchent aujourd’hui à investir le champ économique. En définitive, aucune puissance n’échappe à l’impératif de rentabilité et l’Europe, si elle poursuit dans cette voie, a probablement raison, avec le reste du monde.

Les handicaps de l’Europe ne doivent non plus pas être sur-appréciés. Les règles actuelles, dont celle du retour géographique, ont permis de construire une industrie spatiale de premier rang. Mais la même règle a aussi montré ses limites en termes d’organisation industrielle : le système industriel d’Ariane n’est pas optimal et entraîne des surcoûts qui, dans le contexte actuel, pèsent lourd. Il serait

dès lors temps de trouver le moyen d’assouplir ces règles et favoriser une plus grande efficacité des investissements. Le partenariat franco-allemand est ici central mais non exclusif : les axes franco-italien ou germano-italien sont aussi importants pour construire l’Europe spatiale.

Cependant, de grands programmes spatiaux sont aujourd’hui dans le flou ou très retardés, ceci autant en Europe qu’aux États-Unis . Le respect d’une politique spatiale, quelle qu’elle soit, devient en conséquence très aléatoire. La prochaine « Ministérielle » de 2012 va se tenir dans un contexte très difficile. Certains observateurs pressent pour un restriction drastique des programmes et en premier lieu pour  le retrait de la station spatiale internationale (ISS) ; le coût de la participation française sera de fait d’environ 100 millions d’euros annuels jusqu’en 2020. Une renégociation sur un programme plus « soutenable » serait-elle, opportune et envisageable ? D’un autre point de vue, alors que l’industrie des lanceurs ne peut couvrir ses coûts, de même qu’une large partie de l’industrie des satellites (à l’exception peut-être des satellites de télécommunication et de télédiffusion), ne conviendrait-il de se résoudre au principe « d’irrationalité économique » du spatial ? Dans tous les cas, des choix devront être opérés, sur des critères – scientifiques, économiques ou politiques – pertinents. L’Europe spatiale nécessitera peut-être une révision de ses principes de gouvernance ; une question qui se poserait alors serait celle de son resserrement autour d’un noyau dur. La question est récurrente alors même qu’à l’exception du programme scientifique de l’ESA, qui est obligatoire, tous les autres programmes sont facultatifs, en réalité donc « à la carte ». Beaucoup dénoncent la gouvernance triangulaire entre la Commission, l’ESA et les États membres. Cette gouvernance est loin d’être opérationnelle comme l’ont démontré les difficultés sur EGNOS, le service européen de navigation par recouvrement géostationnaire, conçu par le CNES et opéré en France. Ce sont les procédures administratives imposées par la Commission qui constituent la principale difficulté de fonctionnement.

L’espace est toujours présenté sous une triple approche : l’approche économique, l’approche stratégique, l’approche onirique. L’approche économique, en dépit des espoirs sans cesse renouvelés, ne fonctionne pas : l’espace reste très largement utilisé à titre gratuit ou presque, en tout cas sans apparaître en tant que tel dans la facture des usagers. Yves Blanc, alors directeur des relations institutionnelles d’Eutelsat, avait imaginé un film sur le sujet : « Une journée sans espace ». L’expérience mériterait peut-être d’être rééditée en live : on coupe le « fil » pendant 24 heures : il n’y a plus de télécoms, plus de télévision, plus de météo, plus de taxis, les navires sont livrés à eux-mêmes, les banques font des erreurs gravissimes, etc. Le tableau préfigure les risques qui résulteraient d’une cyber-attaque bien menée.

L’approche stratégique a elle-même perdu de son aura. La rigueur budgétaire lui accordera de moins en moins de place. Il reste l’approche onirique que quelques personnalités continuent de promouvoir – Claudie Haigneré, Pierre Lasbordes … – mais les ingénieurs ont déserté le spatial, la conception des lanceurs et la motorisation spatiale, pour s’orienter vers la finance, avec, comme on l’a vu, plus ou moins de bonheur.

Dans le même temps, l’espace est devenu, en Europe tout particulièrement, incompréhensible. Le mini club constitué par la France, l’Allemagne et l’Italie apparaissant trop restreint, on a poussé l’idée de compétence partagée et imposé une série de règles nouvelles qui, mises bout à bout, ont débouché sur nulle part. L’Union Européenne enfante des programmes qu’elle est incapable d’assurer.

 
Martine LE BEC
rédactrice en chef adjointe de la revue Prospective Stratégique
rapporteur du Cercle Espace

Prix TTC, dont 4 € de frais de port : 10.00 €

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Pièce jointe :Club Espace 14.12.2011

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