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Emploi des forces et engagements ?
03Mai 2012
Auteurs : CEPS

Comment l’emploi des forces et nos engagements s’adaptent-ils aux caractéristiques des conflits contemporains ? Quelles perspectives peuvent être faites pour les années à venir ?
PROBLÉMATIQUE
Actuellement 7 000 soldats de l’armée de terre sont en opération extérieure, environ 1 000 sont en opération intérieure, en métropole ou en Guyane, et 3 500 sont pré-positionnés dans nos bataillons et formations des DOM-TOM ou dans des positions en Afrique. Cela représente 86 % des effectifs des armées déployés hors métropole, en opération ou en mission de courte durée, soit avec le jeu des relais : 30 000 mouvements par an.
IDÉES-CLÉS
L’Afghanistan - La préfiguration des conflits à venir
Il y a, s’agissant de l’Afghanistan, un décalage profond entre la perception nationale et la réalité du terrain. Les talibans sont sur la défensive au moins dans la zone d’action française, en Kapisa. Le constat est partagé par le général Gilles Fugier, chef d’état-major de l’ISAF, la force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan. Les talibans ont effectivement ces derniers mois connu des pertes importantes et ces pertes entraînent comme un effet cinétique ; les actions de combat se transforment en actes de terrorisme contre les diverses armées de la coalition et contre les populations, ceci à la seule fin de maintenir ces populations par la terreur.
Si l’ISAF échoue à donner une capacité opérationnelle à l’armée nationale afghane – ANA, et plus encore à la police, de même si elle échoue à instaurer de nouveaux modes de développement et de gouvernance, l’Afghanistan a toutes les chances de sombrer dans le chaos. Bien d’efforts auront alors été fournis et bien de sang aura coulé, pour rien.
Au plan national, cet engagement en Afghanistan a été important : il est venu rappeler aux Français ce qu’est la guerre. Il est venu rappeler que si l’engagement est volontaire, le soldat n’a jamais le choix de ses missions, celles-ci pouvant conduire au sacrifice ultime. Ce sacrifice ne peut être consenti qu’au titre du caractère sacré de la mission, donné au nom des Français par le président de la République, chef des armées.
La guerre d’Afghanistan est une guerre américaine, non une guerre de l’Alliance atlantique ou des Nations unies. La force internationale est sous commandement américain ; les critères de décision sont américains. Ceci confère au conflit une dimension unique alors que, paradoxalement, la guerre d’Afghanistan préfigure assez bien ce que seront les conflits à venir.
Le Liban - L’inextricable écheveau
Alors que le cadre du théâtre libanais a évolué suite au remodelage politique de la région, ce cadre reste cependant extrêmement complexe. La France a de toujours été partie prenante et partie intéressée aux affaires du Proche-Orient. Elle est un pilier de la Force intérimaire des Nations unies au Liban – FINUL, même si sa mission a été modifiée pour ne plus apparaître qu’en tant que force de réserve du commandement de la FINUL. Cette position garantit une large marge de manœuvre mais en même temps nous soumet à une forte exposition. Le terrain, difficile, exige des chefs comme des hommes de rang une grande intelligence des situations.
Le Kosovo - La fermeture annoncée
Au final le Kosovo aura constitué un bel exemple d’opération de stabilisation. En fin d’année la KFOR entamera sa dernière phase : Gate 3, qui marquera la sortie de scène des militaires et le passage de témoin aux forces de sécurité de la gendarmerie et de la police.
La Côte d’Ivoire - Une présence finalement bien acceptée
Près de dix ans après les premiers soubresauts de 2001 et la crise politico-militaire du 19 septembre 2002, la France dispose toujours de 1 000 soldats en République de Côte d’Ivoire, contre 4 000 en 2004. Certaines « poussées » ont sur le terrain été extrêmes : le 6 novembre 2004, l'aviation gouvernementale ivoirienne effectuait un raid aérien sur la position française de Bouaké ; les forces françaises ripostaient quinze minutes après l'attaque en neutralisant, sans les détruire, l'ensemble des forces aériennes ivoiriennes.
La Force Licorne a ensuite été placée en soutien de l’ONUSI, puis des forces conventionnelles du président Alassane Ouattara, reconnu par la communauté internationale. Durant toute cette période, aucun incident n’est venu remettre en cause la présence française, à la différence de la Centrafrique.
Le Tchad - L’assignation à résidence
L’opération a été entamée il y a plus de trente ans, alors que le Tchad s’engageait à récupérer la bande d’Aouzou, riche en uranium, manganèse et sans doute même en pétrole, occupée depuis 1973 par la Libye. L’idée du colonel Kadhafi étant alors de fusionner la Libye et le Tchad, il s’était joué de peu que l’armée libyenne ne profite des dissensions internes tchadiennes pour progresser jusqu’à N’Djamena.
Le Tchad est un terrain extraordinaire pour acclimater les jeunes cadres et les troupes à ce Sahel, en passe de devenir un nouveau théâtre d’interventions.
La Libye - La folie détournée
Les opérations terrestres ont pris la main en complément des opérations aériennes et marines avec l’engagement d’un groupement d’hélicoptères en charge de s’engager au plus près du sol toutes les nuits afin de provoquer l’attrition la plus grande possible des forces gouvernementales libyennes et de permettre aux forces d’opposition de déboucher dans leur conquête du terrain. C’est un jeu extrêmement dangereux auquel se livrent les pilotes, chaque nuit, à 30 mètres du sol pendant une heure et demie avec pour objectif de larguer non pas deux bombes de 250 kilogrammes mais 20 ou 25 missiles et des centaines de roquettes.
C’est un engagement limité : le groupement français représente une vingtaine d’hélicoptères, une cinquantaine d’hommes engagés et 200 hommes le soutien inclus, mais en total cohérence et coordination avec le porte-hélicoptères d’assaut Tonnerre, bientôt remplacé par son homologue Mistral, appuyé par les chasseurs de l’aéronavale et de l’armée de l’air dans un environnement OTAN qui leur facilite largement la mission.
L’armée de terre est une armée qui ne coûte pas cher : ses budgets d’entraînement pour préparer les hommes représentent environ 2 % du budget opérationnel de préparation et d’emploi des forces, soit un peu plus de 120 millions d’euros.
Nos soldats connaissent de grosses difficultés dans l’exercice de leur métier. La priorité donnée aux opérations se fait au détriment de l’exercice de leur métier en métropole. Les divers théâtres d’opérations mobilisent les équipements d’environ 2 brigades de 11 à 12 régiments. Ce sont les équipements les plus modernes, bénéficiant d’une disponibilité technique de 90 %. À budget constant, la variable, c’est évidemment la disponibilité technique en métropole.
Où le prochain ? – Où se tiendra le prochain conflit ? Le défi pour le CFT est de pouvoir à chaque fois se reconfigurer, dans les meilleurs délais et sans remettre en cause les équipements majeurs, la doctrine et l’entraînement.
Comment ? – Où qu’ils surviennent, les conflits à venir se caractériseront par :
- un ennemi asymétrique, voire dissymétrique…
La Libye, disposant d’une armée blindée, mécanisée, est en ce sens non conforme.
- … qui choisira son terrain de jeu
Là où il concentrera les avantages : au milieu des populations civiles, en zones urbanisées ; partiellement dans les déserts, peut-être les jungles, là où les technologies modernes seront mises en défaut, ou le moins en situation d’hégémonie. Les défis seront alors de : contrôler le terrain dans la durée ; contraindre une volonté de nuire ; influencer les perceptions, favorables et défavorables.
Dans ces environnements, flous et mouvants, les chefs devront faire preuve d’une exceptionnelle intelligence des situations. Leurs actions reposeront sur la réversibilité ; leurs succès sur les facultés démontrées et sur les marges d’initiative. Les environnements seront interarmes et multinationaux. (Seuls nous ne pourrons plus rien faire sinon aller évacuer 25 personnes d’une plateforme pétrolière.)
Le général Jean-Louis Georgelin avait établi une règle des conflits futurs, la règle des 3D :
Une dispersion dans la durée avec un durcissement des actions sous la présence permanente du droit et des médias et dans un cadre déstructuré.
1. Dispersion
Dispersion des troupes, dispersion de l’ennemi, dispersion des théâtres.
2. Durée
Le Tchad, le Liban, le Kosovo s’inscrivent sur trois décennies. Qu’en sera-t-il de la Libye ?
3. Durcissement
15 morts au combat en 2010 ; déjà 13 au 05-07-2011, alors que la phase la plus dure en Afghanistan ne fait que commencer.
4. Droit
Les médias sont les témoins.
Avec eux, la guerre s’installe en 3D-HD dans les salons.
Cette évolution pousse le juge à s’intéresser peu ou prou à la conduite des opérations.
Même si nos soldats n’ont jamais été au-dessus des lois, cette intrusion est parfois difficile à accepter.
5. Déstructuration
Toute participation à des coalitions ad-hoc impose au CFT de distiller dans une foultitude d’états-majors, tous plus redondants les uns des autres. En Afghanistan, les OMLT, Operational Mentor and Liaison Team, mobilisent l’encadrement de l’équivalent de deux régiments.
Les engagements futurs se conformeront à ces caractéristiques : ils se maintiendront dans un seuil infra-nucléaire (sauf à être confronté à un État voyou) ; dans un cadre interarmées, multinational ; sous la pression des opinions publiques (et la difficulté de conserver leur soutien dans la durée). La dialectique entre le politique et le militaire sera plus difficile ; il conviendra aux politiques de donner du sens et aux militaires d’effectuer les choix requis (en matière de stratégies et de moyens).
La projection demeurera un facteur clé de l’engagement. L’armée de terre restera au cœur des combats : « La guerre commence et s’achève au sol ». C’est au contact et au choc que s’obtient la décision. Cela suppose : beaucoup d’infanterie, des forces spéciales, des hélicoptères (aujourd’hui si compliqués à posséder et maintenir en condition), des appuis précis, dotés de moyens de détection et d’observation permanents (de jour et de nuit).
L’effet Afghanistan bientôt passé, l’armée de terre risque-t-elle de rester le parent pauvre de notre défense avec à peine 16 % des budgets d’équipement ? Le CFT estime qu’à moins de 20 % des difficultés se posent, qui peuvent encore être accentuées par des déconvenues à l’export. Après le plan Marshall (1945) et l’américanisation des moyens, la force blindée mécanisée des années 1970, l’armée de terre vient d’entamer le 3e cycle de rénovation de ses équipements : cela signifie qu’elle n’a pas aujourd’hui d’équipement en milieu de vie, seulement des débuts de renouvellement (l’équipement FÉLIN, l’hélicoptère Tigre, le NH90, le VBCI) ; les Gazelle déployées en Libye ont été produites en série à partir des années 1970 ; de même les premières livraisons à l’armée de terre des Puma remontent à 1969 ; le fusil FA-MAS est venu équipé les troupes à partir de 1979 ; dans cet inventaire, les VAB constituent une exception puisqu’ils ont été « revalorisés » à partir de 1998.
Cependant, il reviendra toujours à l’armée de produire des « effets militaires » à des fins politiques. En matière d’effectifs, le CFT estime pouvoir engager dans la durée l’équivalent de 2 brigades interarmes – soit 15 000 hommes, avec tous leurs équipements. Cela fait 15 000 hommes en opération, sur un cycle en 5 temps… soit 5 x 15 000 : 75 000 hommes. Ce cycle en 5 temps garantit la qualité des engagements tout en respectant les aspects humains car l’armée n’engage pas seulement des hommes ; elle engage des familles.
75 000 hommes, plus l’environnement des états-majors et des écoles : la maquette de la future armée de terre se fonde sur un effectif global de 90 / 94 000 hommes.
ÉLÉMENTS D’ANALYSE PROSPECTIVE
Quid de la réserve ? Quel rôle pourrait-elle assurer, par exemple au sein des OMLT ? – Une armée moderne, professionnelle, ne peut se passer d’une réserve ; cependant nous n’aurons jamais en France une armée territoriale, comme au Royaume-Uni ou en Suisse. Cette option d’une Territorial Army n’est pas dans notre culture. Néanmoins la réserve constitue un atout quantitatif et qualitatif. Depuis déjà un certain nombre d’années, le système français fonctionne grâce à cet appoint.
L’étape suivante est l’engagement opérationnel ; des sections sont à l’œuvre sur Vigipirate et même sur des théâtres extérieurs, en l’occurrence au Gabon. Cependant des limites subsistent : un esprit français peu porté sur le service à la nation ; des patrons au mieux indifférents à la pratique de réserve (et plus couramment hostiles) ; des limitations légales (notamment sur la durée d’engagement des réservistes).
Par ailleurs, en plus de son système d’alerte permanent – 5 000 « Terriens » qui sont l’équivalent des « Tarpons » de la marine et des « Rapaces » de l’armée de l’air, en alerte de 12 heures à 5 ou 6 jours par semaine – l’armée de terre est aujourd’hui en train de créer un « Guépard » de 800 hommes, dédié au théâtre national pour assurer des missions intérieures (sur le territoire métropolitain) de sécurité ou de service public.
Quid du partage avec l’armée américaine ? Quels enseignements pour le CFT ? – L’armée américaine a l’arrogance des puissants ; elle s’est toutefois aperçue avoir besoin des autres ne serait-ce que pour gagner le soutien de la communauté internationale.
Le général Petraeus, commandant de l'ISAF en Afghanistan, est un fond de Bigeard et de Galula, passionné par les doctrines de la contre-insurrection : David Galula est d’ailleurs est l'une des trois références mentionnées dans le manuel de contre-insurrection de l'armée américaine. Au-delà de ces partages « culturels », le principal enseignement fourni par l’armée américaine réside dans son extraordinaire capacité de se remettre en cause ; c’est cette capacité qui explique le basculement de mode d’action survenu entre l’Irak et l’Afghanistan : après avoir « vitrifié » l’Irak (comme elle avait vitrifié le Vietnam), elle s’est totalement approprié l’esprit de contre-insurrection, ceci jusque dans les rangs des GI ou ceux, très fournis, des réservistes.
Au sein de la Task Force de commandement, les échanges se font sans ambages, en tenant compte cependant du fait que nous avons sur place 4 000 hommes, contre 100 000 Américains.
Quels enseignements pour un sous-officier ou un soldat de retour en France ? – L’Afghanistan met en lumière le sentiment d’avoir été bien préparé ; c’est en tout cas ce qui ressort d’une enquête réalisées auprès des unités. Les hommes pensent globalement que leur protection ne passe plus par des couches de blindage ou des plaques de Kevlar supplémentaires mais par la préparation.
L’enquête démontre par ailleurs la confiance des troupes dans leurs chefs. La difficulté des combats a remis en lumière les fondamentaux de l’engagement terrestre. La gendarmerie – dont les missions sont primordiales pour la réussite du retrait d’Afghanistan – a vécu sur ce théâtre la même « révolution opérationnelle » que l’armée de terre.
Être capable de se reconfigurer sous un très court préavis – Le challenge des armées sera plus de en plus de se montrer capables de se reconfigurer dans un laps de temps très court.
L’entraînement conventionnel classique, contre un ennemi de même niveau que nous, disposant des mêmes capacités de renseignement, du même environnement de guerre électronique, des mêmes appuis aériens et navals, etc., reste de mise ; c’est sur ce type de conflit que le CFT entraîne et surtout contrôle les brigades. Vient ensuite s’ajouter une dernière « strate » : 4 mois d’entraînement spécifique pour la Côte d’Ivoire ou le Tchad et 6 mois pour l’Afghanistan.
L’armée de terre n’a pas (encore) basculé dans le « tout-asymétrique ».
C’est en restant polyvalentes que les armées se prémuniront le mieux. Les tirs contre terre n’étaient qu’un entraînement de marins depuis 1956 ; jusqu’à la Libye. Mais la marine doit restée apte à engager une guerre des mines, une action anti-embarcation, etc.
Si l’Afghanistan est effectivement venu rappeler aux Français ce qu’est la guerre, l’opinion publique a-t-elle pris pleinement conscience de la profondeur de l’engagement de la France dans les conflits mentionnés, l’Afghanistan et évidemment la Libye où elle se veut même chef de file ? L’opinion publique, bientôt exposée du fait de la campagne présidentielle à d’autres arguments, sera-t-elle longtemps disposée à assumer de tels engagements, qui représentent aussi chacun un coût d’environ un million d’euros par jour ? – Les difficultés inhérentes aux deux théâtres font que la couverture médiatique des deux engagements reste très limitée, ce qui accentue le décalage évoqué au début. Du côté des hommes, et de leurs familles, s’ajoute parfois le sentiment que les pertes sont mal reconnues.
CONCLUSION
L’infanterie reste la reine des batailles, le 3e segment sans lequel une guerre ne peut se gagner. Cette reconnaissance est parfaitement assumée par le Livre blanc qui a clairement remis le fait terrestre au centre de la défense et de la sécurité de la France.
N’en déplaise aussi à certains, les Gazelle et Tigre français déployés depuis la mi-mai en Libye n’ont pas été lancés dans cette opération par pur souci de complaisance. Loin s’en faut.
Il y a, s’agissant de l’Afghanistan, un décalage profond entre la perception nationale et la réalité du terrain. Les talibans sont sur la défensive au moins dans la zone d’action française, en Kapisa. Le constat est partagé par le général Gilles Fugier, chef d’état-major de l’ISAF, la force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan. Les talibans ont effectivement ces derniers mois connu des pertes importantes et ces pertes entraînent comme un effet cinétique ; les actions de combat se transforment en actes de terrorisme contre les diverses armées de la coalition et contre les populations, ceci à la seule fin de maintenir ces populations par la terreur.
Si l’ISAF échoue à donner une capacité opérationnelle à l’armée nationale afghane – ANA, et plus encore à la police, de même si elle échoue à instaurer de nouveaux modes de développement et de gouvernance, l’Afghanistan a toutes les chances de sombrer dans le chaos. Bien d’efforts auront alors été fournis et bien de sang aura coulé, pour rien.
Au plan national, cet engagement en Afghanistan a été important : il est venu rappeler aux Français ce qu’est la guerre. Il est venu rappeler que si l’engagement est volontaire, le soldat n’a jamais le choix de ses missions, celles-ci pouvant conduire au sacrifice ultime. Ce sacrifice ne peut être consenti qu’au titre du caractère sacré de la mission, donné au nom des Français par le président de la République, chef des armées.
La guerre d’Afghanistan est une guerre américaine, non une guerre de l’Alliance atlantique ou des Nations unies. La force internationale est sous commandement américain ; les critères de décision sont américains. Ceci confère au conflit une dimension unique alors que, paradoxalement, la guerre d’Afghanistan préfigure assez bien ce que seront les conflits à venir.
Le Liban - L’inextricable écheveau
Alors que le cadre du théâtre libanais a évolué suite au remodelage politique de la région, ce cadre reste cependant extrêmement complexe. La France a de toujours été partie prenante et partie intéressée aux affaires du Proche-Orient. Elle est un pilier de la Force intérimaire des Nations unies au Liban – FINUL, même si sa mission a été modifiée pour ne plus apparaître qu’en tant que force de réserve du commandement de la FINUL. Cette position garantit une large marge de manœuvre mais en même temps nous soumet à une forte exposition. Le terrain, difficile, exige des chefs comme des hommes de rang une grande intelligence des situations.
Le Kosovo - La fermeture annoncée
Au final le Kosovo aura constitué un bel exemple d’opération de stabilisation. En fin d’année la KFOR entamera sa dernière phase : Gate 3, qui marquera la sortie de scène des militaires et le passage de témoin aux forces de sécurité de la gendarmerie et de la police.
La Côte d’Ivoire - Une présence finalement bien acceptée
Près de dix ans après les premiers soubresauts de 2001 et la crise politico-militaire du 19 septembre 2002, la France dispose toujours de 1 000 soldats en République de Côte d’Ivoire, contre 4 000 en 2004. Certaines « poussées » ont sur le terrain été extrêmes : le 6 novembre 2004, l'aviation gouvernementale ivoirienne effectuait un raid aérien sur la position française de Bouaké ; les forces françaises ripostaient quinze minutes après l'attaque en neutralisant, sans les détruire, l'ensemble des forces aériennes ivoiriennes.
La Force Licorne a ensuite été placée en soutien de l’ONUSI, puis des forces conventionnelles du président Alassane Ouattara, reconnu par la communauté internationale. Durant toute cette période, aucun incident n’est venu remettre en cause la présence française, à la différence de la Centrafrique.
Le Tchad - L’assignation à résidence
L’opération a été entamée il y a plus de trente ans, alors que le Tchad s’engageait à récupérer la bande d’Aouzou, riche en uranium, manganèse et sans doute même en pétrole, occupée depuis 1973 par la Libye. L’idée du colonel Kadhafi étant alors de fusionner la Libye et le Tchad, il s’était joué de peu que l’armée libyenne ne profite des dissensions internes tchadiennes pour progresser jusqu’à N’Djamena.
Le Tchad est un terrain extraordinaire pour acclimater les jeunes cadres et les troupes à ce Sahel, en passe de devenir un nouveau théâtre d’interventions.
La Libye - La folie détournée
Les opérations terrestres ont pris la main en complément des opérations aériennes et marines avec l’engagement d’un groupement d’hélicoptères en charge de s’engager au plus près du sol toutes les nuits afin de provoquer l’attrition la plus grande possible des forces gouvernementales libyennes et de permettre aux forces d’opposition de déboucher dans leur conquête du terrain. C’est un jeu extrêmement dangereux auquel se livrent les pilotes, chaque nuit, à 30 mètres du sol pendant une heure et demie avec pour objectif de larguer non pas deux bombes de 250 kilogrammes mais 20 ou 25 missiles et des centaines de roquettes.
C’est un engagement limité : le groupement français représente une vingtaine d’hélicoptères, une cinquantaine d’hommes engagés et 200 hommes le soutien inclus, mais en total cohérence et coordination avec le porte-hélicoptères d’assaut Tonnerre, bientôt remplacé par son homologue Mistral, appuyé par les chasseurs de l’aéronavale et de l’armée de l’air dans un environnement OTAN qui leur facilite largement la mission.
L’armée de terre est une armée qui ne coûte pas cher : ses budgets d’entraînement pour préparer les hommes représentent environ 2 % du budget opérationnel de préparation et d’emploi des forces, soit un peu plus de 120 millions d’euros.
Nos soldats connaissent de grosses difficultés dans l’exercice de leur métier. La priorité donnée aux opérations se fait au détriment de l’exercice de leur métier en métropole. Les divers théâtres d’opérations mobilisent les équipements d’environ 2 brigades de 11 à 12 régiments. Ce sont les équipements les plus modernes, bénéficiant d’une disponibilité technique de 90 %. À budget constant, la variable, c’est évidemment la disponibilité technique en métropole.
Où le prochain ? – Où se tiendra le prochain conflit ? Le défi pour le CFT est de pouvoir à chaque fois se reconfigurer, dans les meilleurs délais et sans remettre en cause les équipements majeurs, la doctrine et l’entraînement.
Comment ? – Où qu’ils surviennent, les conflits à venir se caractériseront par :
- un ennemi asymétrique, voire dissymétrique…
La Libye, disposant d’une armée blindée, mécanisée, est en ce sens non conforme.
- … qui choisira son terrain de jeu
Là où il concentrera les avantages : au milieu des populations civiles, en zones urbanisées ; partiellement dans les déserts, peut-être les jungles, là où les technologies modernes seront mises en défaut, ou le moins en situation d’hégémonie. Les défis seront alors de : contrôler le terrain dans la durée ; contraindre une volonté de nuire ; influencer les perceptions, favorables et défavorables.
Dans ces environnements, flous et mouvants, les chefs devront faire preuve d’une exceptionnelle intelligence des situations. Leurs actions reposeront sur la réversibilité ; leurs succès sur les facultés démontrées et sur les marges d’initiative. Les environnements seront interarmes et multinationaux. (Seuls nous ne pourrons plus rien faire sinon aller évacuer 25 personnes d’une plateforme pétrolière.)
Le général Jean-Louis Georgelin avait établi une règle des conflits futurs, la règle des 3D :
Une dispersion dans la durée avec un durcissement des actions sous la présence permanente du droit et des médias et dans un cadre déstructuré.
1. Dispersion
Dispersion des troupes, dispersion de l’ennemi, dispersion des théâtres.
2. Durée
Le Tchad, le Liban, le Kosovo s’inscrivent sur trois décennies. Qu’en sera-t-il de la Libye ?
3. Durcissement
15 morts au combat en 2010 ; déjà 13 au 05-07-2011, alors que la phase la plus dure en Afghanistan ne fait que commencer.
4. Droit
Les médias sont les témoins.
Avec eux, la guerre s’installe en 3D-HD dans les salons.
Cette évolution pousse le juge à s’intéresser peu ou prou à la conduite des opérations.
Même si nos soldats n’ont jamais été au-dessus des lois, cette intrusion est parfois difficile à accepter.
5. Déstructuration
Toute participation à des coalitions ad-hoc impose au CFT de distiller dans une foultitude d’états-majors, tous plus redondants les uns des autres. En Afghanistan, les OMLT, Operational Mentor and Liaison Team, mobilisent l’encadrement de l’équivalent de deux régiments.
Les engagements futurs se conformeront à ces caractéristiques : ils se maintiendront dans un seuil infra-nucléaire (sauf à être confronté à un État voyou) ; dans un cadre interarmées, multinational ; sous la pression des opinions publiques (et la difficulté de conserver leur soutien dans la durée). La dialectique entre le politique et le militaire sera plus difficile ; il conviendra aux politiques de donner du sens et aux militaires d’effectuer les choix requis (en matière de stratégies et de moyens).
La projection demeurera un facteur clé de l’engagement. L’armée de terre restera au cœur des combats : « La guerre commence et s’achève au sol ». C’est au contact et au choc que s’obtient la décision. Cela suppose : beaucoup d’infanterie, des forces spéciales, des hélicoptères (aujourd’hui si compliqués à posséder et maintenir en condition), des appuis précis, dotés de moyens de détection et d’observation permanents (de jour et de nuit).
L’effet Afghanistan bientôt passé, l’armée de terre risque-t-elle de rester le parent pauvre de notre défense avec à peine 16 % des budgets d’équipement ? Le CFT estime qu’à moins de 20 % des difficultés se posent, qui peuvent encore être accentuées par des déconvenues à l’export. Après le plan Marshall (1945) et l’américanisation des moyens, la force blindée mécanisée des années 1970, l’armée de terre vient d’entamer le 3e cycle de rénovation de ses équipements : cela signifie qu’elle n’a pas aujourd’hui d’équipement en milieu de vie, seulement des débuts de renouvellement (l’équipement FÉLIN, l’hélicoptère Tigre, le NH90, le VBCI) ; les Gazelle déployées en Libye ont été produites en série à partir des années 1970 ; de même les premières livraisons à l’armée de terre des Puma remontent à 1969 ; le fusil FA-MAS est venu équipé les troupes à partir de 1979 ; dans cet inventaire, les VAB constituent une exception puisqu’ils ont été « revalorisés » à partir de 1998.
Cependant, il reviendra toujours à l’armée de produire des « effets militaires » à des fins politiques. En matière d’effectifs, le CFT estime pouvoir engager dans la durée l’équivalent de 2 brigades interarmes – soit 15 000 hommes, avec tous leurs équipements. Cela fait 15 000 hommes en opération, sur un cycle en 5 temps… soit 5 x 15 000 : 75 000 hommes. Ce cycle en 5 temps garantit la qualité des engagements tout en respectant les aspects humains car l’armée n’engage pas seulement des hommes ; elle engage des familles.
75 000 hommes, plus l’environnement des états-majors et des écoles : la maquette de la future armée de terre se fonde sur un effectif global de 90 / 94 000 hommes.
ÉLÉMENTS D’ANALYSE PROSPECTIVE
Quid de la réserve ? Quel rôle pourrait-elle assurer, par exemple au sein des OMLT ? – Une armée moderne, professionnelle, ne peut se passer d’une réserve ; cependant nous n’aurons jamais en France une armée territoriale, comme au Royaume-Uni ou en Suisse. Cette option d’une Territorial Army n’est pas dans notre culture. Néanmoins la réserve constitue un atout quantitatif et qualitatif. Depuis déjà un certain nombre d’années, le système français fonctionne grâce à cet appoint.
L’étape suivante est l’engagement opérationnel ; des sections sont à l’œuvre sur Vigipirate et même sur des théâtres extérieurs, en l’occurrence au Gabon. Cependant des limites subsistent : un esprit français peu porté sur le service à la nation ; des patrons au mieux indifférents à la pratique de réserve (et plus couramment hostiles) ; des limitations légales (notamment sur la durée d’engagement des réservistes).
Par ailleurs, en plus de son système d’alerte permanent – 5 000 « Terriens » qui sont l’équivalent des « Tarpons » de la marine et des « Rapaces » de l’armée de l’air, en alerte de 12 heures à 5 ou 6 jours par semaine – l’armée de terre est aujourd’hui en train de créer un « Guépard » de 800 hommes, dédié au théâtre national pour assurer des missions intérieures (sur le territoire métropolitain) de sécurité ou de service public.
Quid du partage avec l’armée américaine ? Quels enseignements pour le CFT ? – L’armée américaine a l’arrogance des puissants ; elle s’est toutefois aperçue avoir besoin des autres ne serait-ce que pour gagner le soutien de la communauté internationale.
Le général Petraeus, commandant de l'ISAF en Afghanistan, est un fond de Bigeard et de Galula, passionné par les doctrines de la contre-insurrection : David Galula est d’ailleurs est l'une des trois références mentionnées dans le manuel de contre-insurrection de l'armée américaine. Au-delà de ces partages « culturels », le principal enseignement fourni par l’armée américaine réside dans son extraordinaire capacité de se remettre en cause ; c’est cette capacité qui explique le basculement de mode d’action survenu entre l’Irak et l’Afghanistan : après avoir « vitrifié » l’Irak (comme elle avait vitrifié le Vietnam), elle s’est totalement approprié l’esprit de contre-insurrection, ceci jusque dans les rangs des GI ou ceux, très fournis, des réservistes.
Au sein de la Task Force de commandement, les échanges se font sans ambages, en tenant compte cependant du fait que nous avons sur place 4 000 hommes, contre 100 000 Américains.
Quels enseignements pour un sous-officier ou un soldat de retour en France ? – L’Afghanistan met en lumière le sentiment d’avoir été bien préparé ; c’est en tout cas ce qui ressort d’une enquête réalisées auprès des unités. Les hommes pensent globalement que leur protection ne passe plus par des couches de blindage ou des plaques de Kevlar supplémentaires mais par la préparation.
L’enquête démontre par ailleurs la confiance des troupes dans leurs chefs. La difficulté des combats a remis en lumière les fondamentaux de l’engagement terrestre. La gendarmerie – dont les missions sont primordiales pour la réussite du retrait d’Afghanistan – a vécu sur ce théâtre la même « révolution opérationnelle » que l’armée de terre.
Être capable de se reconfigurer sous un très court préavis – Le challenge des armées sera plus de en plus de se montrer capables de se reconfigurer dans un laps de temps très court.
L’entraînement conventionnel classique, contre un ennemi de même niveau que nous, disposant des mêmes capacités de renseignement, du même environnement de guerre électronique, des mêmes appuis aériens et navals, etc., reste de mise ; c’est sur ce type de conflit que le CFT entraîne et surtout contrôle les brigades. Vient ensuite s’ajouter une dernière « strate » : 4 mois d’entraînement spécifique pour la Côte d’Ivoire ou le Tchad et 6 mois pour l’Afghanistan.
L’armée de terre n’a pas (encore) basculé dans le « tout-asymétrique ».
C’est en restant polyvalentes que les armées se prémuniront le mieux. Les tirs contre terre n’étaient qu’un entraînement de marins depuis 1956 ; jusqu’à la Libye. Mais la marine doit restée apte à engager une guerre des mines, une action anti-embarcation, etc.
Si l’Afghanistan est effectivement venu rappeler aux Français ce qu’est la guerre, l’opinion publique a-t-elle pris pleinement conscience de la profondeur de l’engagement de la France dans les conflits mentionnés, l’Afghanistan et évidemment la Libye où elle se veut même chef de file ? L’opinion publique, bientôt exposée du fait de la campagne présidentielle à d’autres arguments, sera-t-elle longtemps disposée à assumer de tels engagements, qui représentent aussi chacun un coût d’environ un million d’euros par jour ? – Les difficultés inhérentes aux deux théâtres font que la couverture médiatique des deux engagements reste très limitée, ce qui accentue le décalage évoqué au début. Du côté des hommes, et de leurs familles, s’ajoute parfois le sentiment que les pertes sont mal reconnues.
CONCLUSION
L’infanterie reste la reine des batailles, le 3e segment sans lequel une guerre ne peut se gagner. Cette reconnaissance est parfaitement assumée par le Livre blanc qui a clairement remis le fait terrestre au centre de la défense et de la sécurité de la France.
N’en déplaise aussi à certains, les Gazelle et Tigre français déployés depuis la mi-mai en Libye n’ont pas été lancés dans cette opération par pur souci de complaisance. Loin s’en faut.
Martine LE BEC
rédactrice en chef adjointe de la revue Prospective Stratégique
rapporteur du Club Horizon
rapporteur du Club Horizon
Prix TTC, dont 4 € de frais de port : 10.00 €
Pièce jointe :Club Horizon 05.07.2011
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