Accueil > Prises de position > La révolution énergétique. Le grand tournant

La révolution énergétique. Le grand tournant

05Avril 2012
Auteur : Michel DerdevetThème : Energie

Depuis le début du XXIème siècle, les politiques énergétiques mondiales ont été placées sous les « projecteurs » ; parce que le prix du pétrole s’est envolé, parce que la menace du réchauffement climatique gronde et, dernier coup de boutoir, parce que la catastrophe de Fukushima a ébranlé, le 11 mars 2011, ce qui restait de certitudes.


Les défis sont donc devant nous, complexes mais nécessaires à expliquer à nos concitoyens. Une véritable révolution énergétique est en effet nécessaire pour faire naître des systèmes plus sobres en carbone.

En 2010, la consommation mondiale d’énergie a augmenté de 6,5 %, un taux de croissance jamais atteint depuis 1973. Ce taux masque en fait un monde à deux vitesses : + 3,5 % pour les pays de l’OCDE, encore touchés par la crise, + 7,5 % pour le monde en développement ou en émergence. Signe des temps, c’est au cours de l’année 2010 que la Chine est devenue le premier pays consommateur d’énergie, devant les Etats-Unis, et le premier émetteur de gaz à effet de serre. Mais, un Américain consomme en moyenne 8 tonnes d’équivalent pétrole par an, un Européen  4 tonnes, un Chinois 1 tonne. Les tensions sont ici résumées : les Américains peinant à modifier leur mode de vie, et chaque Chinois rêvant de disposer d’une automobile…

La consommation mondiale d’énergie en 2010 s’est traduite par un pic historique des émissions de CO2, le premier des gaz à effet de serre responsables du changement climatique. C’est évidemment une très mauvaise nouvelle puisque la communauté scientifique internationale nous lance depuis deux décennies des avertissements de plus en plus alarmants pour que nous réduisions nos émissions. Le pic de 2010 arrive avec dix ans d’avance sur les prévisions les plus pessimistes. Et le pire est encore à venir : la croissance se poursuit chez les pays émergents et la fermeture des centrales nucléaires, au Japon et en Allemagne, qui a suivi la catastrophe de Fukushima, se traduit par une montée du gaz et du charbon.

Face à ces données alarmantes, aucun remède miracle ! Mais il faudra trouver des réponses audacieuses face à des contraintes qui sont à la fois mondiales (l’équation climatique, les tensions géopolitiques sur les ressources, …), européennes (la construction d’un vrai espace énergétique commun), nationales (la sécurité des approvisionnements et des dispositifs industriels) et même locales (l’ancrage dans le territoire d’innovations énergétiques).

La révolution énergétique  à venir sera donc marquée à la fois par de la complexité et des incertitudes.

Complexité car la sphère énergétique met en présence des filières multiples (fossiles, nucléaire, renouvelables), à la fois complémentaires et concurrentes, et que de nombreuses innovations viendront en perturber ou en accélérer les trajectoires. La complexité viendra aussi de la nécessaire transformation de nos villes (et de nos styles de vie), au-delà des considérations purement liées à la production d’énergie, car nos modes de transport et notre habitat seront des nœuds de tensions dans ces grands changements.

Incertitude car le monde énergétique restera géopolitique ; deux milliards de nouveaux venus vivront sur Terre en 2050, exacerbant les interdépendances entre l’agriculture (les terres arables et les méthodes de production), l’eau, l’énergie et le changement climatique. Il est difficile de « modéliser » cette complexité tant sont nombreuses et variées les inconnues : sur la disponibilité des ressources énergétiques (et leur répartition géographique), l’évolution des coûts des prix et des technologies énergétiques, sur les consensus politiques qui émergeront (ou non) dans des ensembles aussi vastes que la Chine, l’Inde ou les Etats-Unis. Des embrasements seront à craindre, du moins tant qu’un grand accord mondial sur le climat tardera à voir le jour. L’incertitude planera aussi sur cette révolution énergétique parce que c’est la règle de toutes les révolutions technologiques et industrielles. De nouveaux marchés et de nouveaux champions industriels naîtront, en Europe et en France, pour proposer des solutions plus intelligentes, pour mieux produire, transporter et consommer de l’énergie (ou éviter d’en consommer), modifiant ainsi les paysages industriels nés de l’après-Guerre. Et surtout, le consommateur sera convié dans le poste de pilotage et prendra sa part du changement en participant aux innovations qui lui seront proposées, comme il vient de le faire en participant à l’invention du monde de l’Internet depuis vingt ans.

Les français, et les décideurs publics au premier chef, devront affronter avec lucidité cet extraordinaire chamboulement. Rompant avec notre tradition politique, nous devrons admettre que nous ne vivons plus sur un îlot de paix énergétique, protégés des fracas du monde. Mais cette révolution énergétique qui s’annonce créera aussi un vaste champ d’opportunités pour les entreprises françaises, au cœur d’une Europe qui concentre les plus formidables savoir-faire dans ce domaine.

Déjà, un certain nombre de nos villes et de nos régions ont décidé de s’engager au-delà du « trois vingt pour 2020 » qui définit l’horizon communautaire. Dans ces cités pionnières, les réseaux intelligents, les éco-quartiers, les maisons ou les bâtiments intelligents accueillent des habitants, des consommateurs qui, les premiers, expérimentent une relation nouvelle avec l’énergie. Des projets d’énergie « participative », c’est-à-dire financés par les riverains (formule très répandue au Danemark), naissent dans ces espaces nouveaux, tant il est vrai que la différence est grande entre l’éolien (ou peut-être demain le gaz de schiste…) imposé par des industriels ou une autorité centrale et les mêmes développements fondés sur une plus grande participation des citoyens directement concernés qui sont en mesure de découvrir tous les avantages qu’ils peuvent attendre d’une implantation locale. Cette décentralisation énergétique sera ainsi un formidable appel à l’imagination et générera la création d’emplois ancrés dans leurs territoires.

La transition énergétique impliquera aussi de (res)susciter et d’animer des débats publics, rationnels et éclairés, encadrés par des processus démocratiques rénovés, pour prendre en compte l’intérêt général.

La collecte d’informations, les rapports de synthèse, l’éducation, les discussions entre experts, les débats d’idées doivent se développer en matière énergétique. Les exemples récents du gaz de schiste ou du nucléaire en Europe illustrent un entrelacs de réactions émotionnelles et irrationnelles, peu « éclairées », et une difficulté à hiérarchiser les risques et à assumer certains d’entre eux. Il faudra donc refonder le débat public en amont des décisions énergétiques nationales ou locales, sans naïveté sur la manière dont certains lobbies pourront chercher à en infléchir le cours.
A l’aune d’un printemps qui va scander notre vie politique nationale, nous faisons un constat clair : La France dispose d’une compétence énergétique qui, pour une puissance économique de taille moyenne, est sans équivalent. En attestent ses grands groupes très internationalisés, autant que ses PME dans l’ingénierie ou les services énergétiques.

Très peu de nos voisins européens, et au-delà plus encore, ont autant d’atouts pour bâtir un système énergétique en pointe de l’innovation, au niveau de la Nation et de ses territoires, et pour conforter la compétitivité de ses entreprises, historiques autant que jeunes pousses, sur les marchés mondiaux.

A la condition première, de placer les citoyens en face de choix clairs et de rétablir la balance entre les intérêts particuliers et l’intérêt général. C’est un grand enjeu politique, de refondation du « pacte » démocratique entre les citoyens et leurs élus. Souhaitons que la période ouverte par l’élection présidentielle de 2012 et les échéances ultérieures augure d’échanges aussi profonds que créatifs dans « l’Agora », chacun étant convié à dire son mot sur l’énergie qui fera, demain, avancer la France et le Monde.
 
 
Michel DERDEVET, Maître de Conférences à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, Co-auteur, avec Jean-Marie Chevalier et Patrice Geoffron, de « L’avenir énergétique, cartes sur table » - février 2012 - Gallimard 
 

Retour aux prises de position

Recherche par thématique

Le CEPS en vidéo

  • Commander nos publications
  • Lien vers les galeries photos