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DÉFENSE : DU MONDE À LA NATION, DES ENJEUX EN MUTATION

07Mars 2012
Auteur : Jacques AttaliThème : Défense

Aborder les questions de défense, qu’elles soient nationales ou européennes, nécessite, au préalable, de replacer dans un cadre global la nature de la menace et la façon dont l’Europe, et la France en particulier, appréhendent les perspectives géostratégiques à long terme et les évolutions, à la fois, des stratégies et des enjeux. Quelles seront les conséquences, en termes de défense, des changements importants, à la fois démographiques, financiers, technologiques, économiques et politiques, qui interviendront dans le monde dans les trois prochaines décennies ? Sommes-nous confrontés à un monde sans État de droit ? Avec quel impact sur les démocraties et quels enjeux pour les stratégies de défense tant au niveau mondial, qu’européen ou français ?

 

Les perspectives à trente ans augurent de changements importants

D’abord démographiques. La planète comptera au moins neuf milliards d’individus pour une population très largement urbaine jouissant d’une espérance de vie supérieure. Le nombre de personnes habitant dans un autre pays que celui où elles sont nées passera de 200 millions aujourd’hui à 1,5 milliard. L’immense mouvement à l’intérieur du Sud, à l’intérieur du Nord et entre le Nord et le Sud, subira un vrai dégel comme à la fin du XIXe siècle, mais sera très inégal. Les Indiens seront plus nombreux que les Chinois, le nombre d’Africains doublera, le nombre d’Américains croîtra fortement grâce à l’émigration. En Europe, la stabilité de la population s’accompagnera de migrations intérieures qui profiteront plus aux Français qu’aux Allemands et plus aux Turcs qu’aux Russes. Cette évolution démographique génèrera des changements considérables qui se traduiront par une grande instabilité des mouvements et, donc, des enjeux militaires.

Enjeux financiers également. Les richesses de la planète sont considérables, entre 65 à 70 trillions de dollars. Le patrimoine, sept fois supérieur, atteint 500 trillions de dollars. L’épargne annuelle totalise 10 trillions de dollars. L’Occident, malgré une croissance très faible, maintient son avance et sa puissance. Les ressources chinoises, prétendument énormes, ne rassemblent que seulement trois trillions de dollars de réserves. La puissance américaine dépend largement du fait que ses dépenses militaires recouvrent la moitié des dépenses militaires de la planète. Depuis septembre 2010, leurs forces armées sont financées par la Chine ou les États du Golfe Persique qui payent ainsi pour que les États-Unis assurent leur sécurité. Ce statut de mercenaires de la planète, allié au dollar, monnaie forte, permet aux Américains d’emprunter et de maintenir un train de vie fictif. La leçon est capitale pour les Européens, qui ne sont pas dans la même situation alors qu’ils devraient et pourraient l’être.

Puis, technologiques. Les enjeux technologiques : technologie de l’information, biotechnologies, nanotechnologies, neurosciences, forment un enjeu stratégique fondamental, trop souvent oublié. Si les technologies sont essentielles à toutes les formes de croissance économique, elles sont, en matière de défense, absolument déterminantes. Le cloud computing (concept consistant à déporter sur des serveurs distants des traitements informatiques traditionnellement localisés sur des serveurs locaux ou sur le poste client de l'utilisateur) ou le parallel processing (capacité d’effectuer plusieurs opérations ou tâches simultanément), le web sémantique (ensemble de technologies visant à rendre le contenu des ressources du World Wide Web accessible et utilisable par les programmes et agents logiciels), le RFID (identification par radiofréquence), les biotechnologies, les nanotechnologies ouvrent des perspectives militaires déjà étudiées et intégrées aux stratégies de défense.

Le conflit entre le marché et la démocratie

Enfin, la quatrième dimension très importante est la contradiction, l’engrenage entre le marché et la démocratie. Aujourd’hui, la liberté individuelle domine sur toute autre valeur. Elle correspond en économie au marché, en politique à la démocratie. Or, ces deux valeurs, qui se renforcent l’une l’autre – le marché a besoin de la démocratie, la démocratie a besoin du marché, le marché crée la démocratie et réciproquement – sont en train de devenir contradictoires. Ceci pour une raison simple : le marché, par nature, est sans frontières, alors que la démocratie, par nature, a besoin de frontières. Le marché est sans frontières en termes de géographie et de territoire de compétences. Il ne se limite pas à un secteur particulier, comme l’automobile, mais estime que s’il peut faire des profits en vendant de l’éducation, de la santé ou des armes, il doit le faire. La démocratie a des frontières, notamment géographiques. Elle ne s’octroie pas, à l’exception de  rares nationalisations, le droit de vendre des automobiles, elle se restreint à certains secteurs.

Le marché et la démocratie se retrouvent donc en situation de concurrence ou de complémentarité tronquée puisque l’un est, par nature, mondial et sans limite, alors que l’autre est, par nature, local. Cette situation engendre un marché sans démocratie ou, pire encore, un marché sans État de droit.

La notion d’État de droit est au cœur des enjeux stratégiques

Comprendre ce qu’est un monde sans État de droit est essentiel pour appréhender les enjeux stratégiques d’après-demain, en dehors des enjeux classiques de rareté de l’eau, de pauvreté, de malnutrition, etc.

Un exemple intéressant de problématique stratégique est la Somalie. Ce pays, où règnent la drogue et la criminalité, n’a pas de gouvernement depuis quinze ans. Basé au Kenya, ce dernier revient, de temps en temps, sur le sol national et se replie quand il a trop peur. Le monde aujourd’hui est en train de devenir une gigantesque Somalie parce qu’il n’a pas d’État de droit. La dualité de la Somalie avec ses deux espaces, terrestre et maritime, induit une réflexion fondamentale en matière de stratégie de défense. La Somalie terrestre vit dans le chaos absolu. La Somalie maritime, si stratégique, où transite le tiers du commerce mondial, semble en apparence ordonnée grâce à l’opération Atalante et au concours de toutes les marines du monde. En réalité, elle devient le théâtre d’une surenchère entre des armées venues là pour combattre la piraterie mais manquant de moyens et des pirates qui se renforcent et disposent de moyens de plus en plus importants. Les compagnies maritimes, obligées d’emprunter cette voie, estimant que les armées ne font pas leur travail, payent des armées privées. Avec pour conséquence : le développement d’un jeu à trois, armées privées, armées officielles, pirates, un continuum qui renvoie assez précisément à ce qui va se passer dans le monde et qui existe déjà dans certains endroits, notamment au sud du Nigeria et en Irak.                     

 

La France, bras armé de l’Europe ?

Face à cela, l’Europe, qui devrait être un acteur essentiel, n’existe pas. Elle n’en a pas les moyens. Elle pourrait, parce qu’elle est une grande puissance potentielle dépourvue de dette, décider de se doter des mêmes ressources que les États-Unis, c’est-à-dire d’un budget fédéral et d’une capacité d’emprunt en créant le même instrument, les bons du Trésor. Les États-Unis ont failli disparaître le soir de 26 juin 1790 sous les effets d’une crise comparable à celle que nous vivons. Trois hommes se sont réunis et ont pris trois décisions : mettre en place une armée fédérale, doter le pays d’une capitale fédérale et créer les bons du Trésor. Si l’Europe appliquait ce remède, elle réglerait un grand nombre de problèmes.

Aujourd’hui, les enjeux en termes de défense se définissent à partir du constat que face à une Angleterre, annexe des États-Unis, le seul instrument de défense de l’Europe est la France.

Une stratégie de défense à quatre niveaux

Premier niveau : le monde. Tant que le monde n’a pas la certitude d’une attaque extra-terrestre, il n’a pas besoin d’une armée mondiale, mais il a besoin d’une police mondiale, celle du chapitre 7 des Nations Unies. Cette police mondiale est essentielle pour assurer les conditions de la sécurité, notamment dans le Golfe Persique, et ce, indépendamment du caractère démocratique ou non des régimes. Mais elle est très faible, voire inexistante.

Deuxième niveau : les démocraties, c’est-à-dire l’ensemble des pays qui sont rassemblés en économie dans l’OCDE, en matière de médiation dans l’OSCE, en matière militaire dans l’OTAN. Or, cette dernière structure n’a plus le moindre sens. Il n’y a plus de Pacte de Varsovie, plus d’Union Soviétique, pourquoi y a-t-il encore l’OTAN ? Il faudrait la renommer : Armées des Démocraties ou Alliance des Démocraties. Une tentative a déjà été faite en ce sens mais elle était si visiblement américaine qu’elle ne pouvait emporter les suffrages européens.

Troisième niveau : l’Europe. La Défense européenne n’existe pas et n’existera que s’il existe un préalable budgétaire. Son existence dépend de la mise en place des bons du Trésor européens. Cette question sera, comme toujours, posée trop tard lorsque les crises auront accéléré le processus.

Quatrième niveau : la France. Le mélange des questions d’armée, de défense et de police, qui dans une démocratie ont intérêt à être clairement séparées, pose problème. Pour autant, la défense n’est pas un domaine exclusivement réservé aux militaires, elle gagnerait à devenir un cloud, un réseau très complexe insérant les entreprises, les partis, les associations, les médias, la stratégie industrielle et même les évènements extérieurs à la nation dans un ensemble qui doit être pensé comme tel. La France a renoncé aux outils de sa politique industrielle, à l’exception de la politique de commande publique qui survit dans de rares domaines, spécialement celui de la défense, mais n’est pas assez pensée comme instrument de politique industrielle. Or la vitalité de l’innovation et des relations avec l’université, le développement des centres de recherche et des petites entreprises ou la création de start-up sont la clé de la survie de l’inscription de l’armée dans la stratégie démocratique d’un pays.

 

 

Jacques ATTALI, économiste et écrivain

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