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La société en réseau : ouverture sur le monde ou aliénation annoncée ?

27Avril 2011
Auteur : Nicolas ArpagianThèmes : Questions sociales, Médias, Technologies de l'information

Les médias sociaux à l’instar de la démocratie, seront-ils prochainement qualifiés comme étant la pire des choses à l’exception de toutes les autres ?

Tandis qu’éclatait cet automne le « scandale » WikiLeaks avec la publication sur la Toile de quelques centaines de milliers de télégrammes diplomatiques, nombre d’éminences dénonçaient cette mauvaise manière. Au motif qu’une telle mise au jour de ces correspondances intergouvernementales constituerait une fragilisation d’une ampleur inégalée de l’art de gouverner. Pourtant, c’est dans une unanimité enthousiaste que les mêmes « observateurs avisés » s’accordent pour reconnaître un rôle déterminant à Facebook et Twitter dans la chute du président tunisien, Ben Ali. Avec 3,5 millions d’internautes – soit environ 30 % de la population – et un taux d’alphabétisation qui approche les 75 %, l’opinion publique tunisienne a su manier toutes les capacités de ces outils numériques pour organiser des manifestations ou signaler les caractéristiques (modèle, couleur, plaque d’immatriculation) des voitures et camionnettes transportant les miliciens restés fidèles à l’autocrate, afin notamment d’anticiper autant que possible les débordements de violence que les nervis de l’ancien régime pourraient susciter pour établir un climat de psychose généralisée. Certes, il serait naïf d’attribuer aux seuls outils numériques la chute du dictateur. Toutefois, on ne peut nier leur caractère nettement amplificateur qui offrait aux internautes tunisiens le moyen de faire entendre leur voix hors des frontières et d'organiser leur action à l’intérieur du pays. étant la pire des choses à l’exception de toutes les autres ?

 

Fait notable, ces vecteurs de communication sont des inventions toutes récentes. Ainsi, les jeunes générations se demanderont bientôt comme le Mur de Berlin a bien pu tomber sans ces accessoires numériques. Même les financiers semblent, pour l’instant en tous cas, partager ce « technoptimisme ». C'est ainsi qu'en janvier 2011, la banque  Goldman Sachs valorisait Facebook à hauteur de 50 milliards de dollars.   C'était un joli score pour une firme fondée en 2004. Mais elle rassemble aujourd’hui quelque cinq cents millions d’inscrits. Face à une telle capacité fédératrice, les entreprises ont démontré leur sens de l’opportunité en délaissant sans tarder les autres enfants de cette ère du communautarisme digital. Les expériences de mondes virtuels comme Second Life, dont les fondateurs ont été jusqu’à s’arroger le privilège régalien de battre monnaie (les Linden Dollars), mais n’ont pas réellement survécu à la vague Facebook. Il en est de même pour son concurrent MySpace dont les principales annonces récentes se limitent aux vagues de licenciements de ses équipes. Face à cette survalorisation des opinions individuelles, et à la méfiance croissante que suscitent les corps sociaux intermédiaires que sont les médias, les acteurs économiques ont mis un peu de temps à réagir. Il leur a fallu quelques courtes années pour absorber le choc de l’émergence de ces nouvelles plateformes alimentées en contenu divers (textes, sons, images, vidéos, animations…) par leurs utilisateurs.

 

Sur ces territoires numériques, l’aptitude à créer, diffuser voire critiquer des informations n’est consacrée par aucune position sociale ou professionnelle. Cela remet profondément en cause des décennies de communications institutionnelles où les règles d’action se trouvaient clairement définies. Les annonceurs, les équipes éditoriales des médias, le public, les autorités politiques et les instances de régulation (par exemple, le Conseil supérieur de l’audiovisuel) s’étaient clairement attribués les rôles. Cette répartition a été largement remise en cause par le modèle des réseaux sociaux où les contenus sont fournis gratuitement, l’hébergement n’est pas facturé aux utilisateurs et les contributeurs peuvent être de toute nature (entreprise, groupe d’intérêt, parti politique, militants, activistes ou simples citoyens). Ici la production de richesses, et encore plus directement les bénéfices des organisateurs desdits médias, viennent de l’exploitation des données ainsi compilées. En échange d’une exposition médiatique sur la Toile et de la connexion établie avec nos semblables, nous cédons gracieusement cette matière brute à haute valeur ajoutée qu’est l’information personnelle. Ainsi, la sphère intime, les informations qui nous caractérisent deviennent sur le réseau une monnaie d’échange très recherchée, au point que les prestataires offrant la possibilité d’embellir notre image sur ces réseaux sociaux – par exemple en gonflant artificiellement le nombre d’ « amis » ou en multipliant contre rémunération les commentaires flatteurs d’internautes – sont désormais en pleine expansion.

 

Ultime paradoxe : la demande pour ces champs de libre expression ne s’est jamais aussi bien portée que dans les pays – pour ne parler que des démocraties – où la participation électorale tend à se dégrader. De plus en plus de personnes souhaitent utiliser la caisse de résonance que représente le Net pour faire connaître leur opinion « à la Ville et au monde », tandis que les scrutins, dûment organisés dans un souci partagé de démocratie représentative, sont à la peine. Les élites politiques sont déconsidérées et les mandats de plus en plus contestés. Prenons garde à ne pas remplacer un système politique imparfait par une obsession de la représentativité numérique où chaque séquence serait soumise à l’approbation de la collectivité (inter)connectée en permanence. Dans une telle perspective, la démagogie deviendrait la norme, puisqu’il s’agit de plaire rapidement au plus grand nombre pour éviter la sanction immédiate du vote électronique. « Encore un instant, Monsieur le Bourreau ! »

 

Nicolas ARPAGIAN – Rédacteur en chef de la revue Prospective stratégique, CEPS

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